lenferdejeanparapluie

lenferdejeanparapluie

Les gonzesses

C'était pas un gentil, c'était pas un mignon, c'était un dur, un dur de dur, comme on n'en fait plus, et comme il n'y en avait pas deux des Batignolles à Ménilmontant. D'ailleurs il l'aurait pas supporté, le Paulo, qu'il y en eût un deuxième. D'un coup de surin il l'aurait rayé de la carte !

Il était pas beau, mais il avait dans ses yeux un poignard qui entrait dans le coeur des filles comme l'éclair dans la grange pour y mettre le feu. A la brune, les réverbères y mettaient du jaune. En été, le ciel y mettait du bleu. Et toujours ses mirettes faisaient chavirer les filles chaloupées. Elles y tombaient dans les bras comme le duvet des arbres au printemps, comme les feuilles en automne.

Les gonzesses, il les aimait bien, le Paulo. Il était pas contre, il les comprenait. Au pageot, s'entend. A la cuisine, à la rigueur, quand venait l'heure du repas. Mais il fallait qu'on y laisse faire ses petites affaires tranquille ! Quand l'une d'elles en venait au chapitre du mariage, y avait comme un orage.

La Zézette, c'était la plus brave, la plus belle de tout le voisinage. Elle avait la peau blanche comme une aubépine citadine. Elle était pleine de talents, et devant, et derrière. Sa bouche c'était une fleur. Son coeur, c'était un petit pigeon caché au chaud dans son corsage. Son arrière-train, les gars du quartier auraient fait comme un train derrière.

Un quatorze Juillet, Paulo la fit valser, la Zézette. Et ça tournait ! Il sentait sous sa main sa hanche souple qui comprenait si bien la musique. Contre son coeur, le pigeon palpitait doucement, chaudement. La fleur entrouverte laissait deviner ses petites dents bien rangées et affamées. Il dansait bien, Paulo, et Zézette était la reine de Paris. Il y eut une suite ... Et que j't'emmène au bord de Marne. Et que j'te paie le ciné. Et qu'on s'promène dans les beaux quartiers. Pour elle, y s'habillait comme un bourgeois. Pour lui, elle s'cousait les plus belles robes des journaux féminins.

Dans sa p'tite chambrette, Paulo invitait souvent Zézette à faire la causette. Il lui caressait ses belles jambes fines, qu'elle avait retiré ses bas. Il lappait comme un petit chat sa peau laiteuse. Il lui embrassait les petits creux qu'il affectionnait tant. Il la tétait comme un ourson glouton. Il se faisait serrurier pour ses serrures. Il se faisait potier pour ses moulures. Il se faisait calin pour sa peau de satin. Ses mains et sa langue lui faisait de l'électricité partout à la Zézette. Il ne savait plus où donner de la tête, mais elle, elle n'en avait plus, de tête. Depuis longtemps, déjà, sa porte était ouverte, ses défenses étaient abattues, son corps lui était rendu. Et lui se plaisait au seuil de la porte. Un peu comme un gentleman frotte ses pieds avant d'entrer. Ca l'agaçait la Zézette, elle lui en voulait et en voulait encore. Enfin il pénétrait, doucement, lentement, comme un roi dans l'arène. Il s'arrêtait, ressortait pour prendre un peu de recul et contempler le terrain conquis. Et il revenait s'enfoncer encore un peu plus, un peu plus loin, un peu plus fort. Et il recommençait son manège. Zézette ne savait pas si elle était fière ou honteuse d'être ainsi contemplée par son amoureux. Mais sûr qu'elle lui aurait dit oui s'il avait demandé, à ce moment là, de la marier ! Mais lui savourait le plaisir de la peau, le plaisir des chairs tremblantes, le plaisir des jus ruisselants, le plaisir de la chaleur féminine. Et il finissait par plonger tout à fait dans ses entrailles, par s'y perdre, par s'y ébrouer comme un jeune chien, par y danser comme une barque sur la mer. Et la mer se balançait lentement, doucement dans le port tranquille. Mais le souffle du plaisir se faisait à chaque instant plus pressant. Nos danseurs peu à peu encouragés par le feu qui les dévorait, peu à peu s'endiablaient. Le feu furieux de leurs coeurs débordait leur conscience même. Comme des fous ils enflammaient la chambrette de leur désir, de leur délire. Le feu envahissait leurs entrailles. Le feu dévorait leurs corps. Le feu brûlait le lit. Enfin une explosion formidable les libérait comme des anges retrouvant le ciel. Contents de leur danse, ils se regardaient émerveillés du voyage, et s'endormaient doucement comme des bébés enlacés.

Et les causettes, dans la chambrette, ils en ont fait et refait. De jour et de nuit, l'été et l'hiver, ciel bleu ou ciel gris. Et Paulo trouvait toujours de nouveaux coins à explorer, à fouiller, à caresser, à envahir. Zézette ne savait pas qu'elle renfermait tant de trésors et jamais elle n'avait rencontré de tel chasseur de trésors.

Un jour, Zézette lui a dit, à Paulo, qu'elle attendait un marmot. Paulo fit la gueule des mauvais jours. Y savait bien qu'ça finirait par arriver ! C'est l'problème, avec les gonzesses ! Mais y pouvait pus s'passer de sa Zézette. Il en était un peu devenu fou, faut dire. Ses copains du bistrot ne l'voyaient plus beaucoup. Y croyaient même, à un moment, qu'il était tombé pâle. En fait, Paulo le dur faisait des heures sup' pour acheter des meubles et louer une carrée un peu plus maousse. Il l'a mariée, la Zézette. Et ils eurent beaucoup de gnards. Un vrai conte de fée, j'vous dis.

Comme quoi, avec les gonzesses, on peut jamais savoir !



20/01/2015
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 3 autres membres